Comment la guerre au Soudan est devenue (aussi) une affaire du Tchad
De l’autre côté de la frontière de plus de 1300 kilomètres qui sépare le Tchad du Soudan, la guerre fait rage. De ce côté-ci, elle se traduit par l’arrivée de réfugiés, la perturbation des marchés et une pression accrue sur les ressources. Trois ans après le début du conflit, le Tchad n’est plus seulement le voisin d’une guerre : il en est devenu un théâtre.

Le 22 août 2026, l’état-major général des armées du Tchad a informé l’opinion, dans un communiqué lu à la télévision tchadienne par le général Chanane Issakha Acheikh, de « bombardements aériens survenus deux jours plus tôt, le 20 août, aux frontières communes avec le Soudan ». N’Djamena a mis en garde les « belligérants sur le risque suicidaire qu’ils encourent en continuant à vouloir étendre le conflit soudano-soudanais sur le territoire tchadien ». Le Tchad accuse ainsi une nouvelle fois son voisin soudanais d’incursions sur son sol.
Le long des plus de 1300 kilomètres de frontière qui séparent le Tchad et le Soudan, des Soudanais fuyant la guerre ont trouvé refuge côté tchadien. Les chiffres illustrent l’ampleur du phénomène. Depuis avril 2023, plus de 940 000 Soudanais sont arrivés au Tchad, selon les données du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) arrêtées au début du mois d’août 2026. En avril, l’agence estimait à 1,3 million le nombre de réfugiés soudanais présents dans le pays. Dans l’Est, les réfugiés représentent parfois près d’un tiers de la population.
Dans le même temps, une mission d’établissement des faits de l’ONU estime qu’un réseau impliquant notamment les Émirats arabes unis, le Tchad, la Libye et la Somalie aurait fourni aux RSF des armes, du matériel, de la logistique, de la formation et des combattants étrangers. N’Djamena rejette ces accusations et réaffirme sa neutralité.
Une guerre soudanaise hors du Soudan
Du 28 avril au 2 mai 2026, le président tchadien, Mahamat Idriss Deby Itno, a séjourné dans la région stratégique de Wadi Fira, à la frontière entre le Tchad et le Soudan. Cette visite faisait suite notamment à un conflit intercommunautaire lié à l’accès à l’eau. Sur le terrain, le chef de l’État s’est entretenu avec le commandant de la Force mixte Tchad-Soudan, Ousman Bahar Mahamat Itno. En toile de fond, la crise qui secoue le Soudan voisin pousse les populations soudanaises à se déplacer vers le Tchad.
En effet, c’est le 15 avril 2023, les Forces armées soudanaises (SAF), dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide (RSF), commandées par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, ont déclenché le conflit. Au départ, les deux anciens alliés se disputaient le pouvoir. Depuis, le conflit s’est transformé en guerre régionale.
Dans son enquête publiée le 3 septembre 2026, la mission de l’ONU affirme ainsi avoir trouvé des motifs raisonnables de croire à l’existence d’un réseau impliquant des acteurs installés aux Émirats arabes unis, au Tchad, en Libye et en Somalie. La guerre reste pourtant d’abord soudanaise. Mais ses moyens dépassent largement les frontières du pays. Le recours aux drones illustre cette évolution.
Pour le Tchad, la frontière avec le Darfour n’a cependant jamais constitué une simple ligne sur une carte. Familles, commerçants, éleveurs et communautés entretiennent depuis longtemps des liens transfrontaliers. La guerre a donc franchi cette frontière sans qu’un soldat ne la traverse. Cette proximité explique l’ampleur de l’arrivée des réfugiés. Au 2 août 2026, le HCR recensait 940 612 Soudanais arrivés au Tchad depuis avril 2023. La majorité s’était installée dans l’Ouaddaï, le Wadi Fira, le Sila et l’Ennedi-Est.
Amdjarass : le lieu du transit le plus soupçonné
C’est ici que commence le paradoxe tchadien. Le pays accueille l’une des plus importantes populations de réfugiés soudanais. Mais plusieurs enquêtes citent également son territoire dans les circuits d’approvisionnement des RSF. Il faut toutefois distinguer les faits des accusations. Rien dans les éléments disponibles ne permet d’affirmer que l’État tchadien arme directement les RSF. En revanche, plusieurs enquêtes ont documenté l’utilisation d’infrastructures situées au Tchad dans des circuits présumés de soutien aux paramilitaires.
Le cas d’Amdjarass reste le plus connu. Dans un rapport publié en janvier 2024, le groupe d’experts de l’ONU sur le Soudan indiquait avoir recueilli des informations selon lesquelles des cargaisons d’armes auraient été déchargées à l’aéroport d’Amdjarass, puis transportées par camion vers la frontière avant que leurs destinataires ne les remettent aux RSF. Les Émirats arabes unis ont toujours affirmé que leurs vols vers Amdjarass avaient une vocation humanitaire.

En décembre 2024, Reuters rapportait qu’au moins 86 vols cargo en provenance des Émirats avaient atterri à Amdjarass depuis le début de la guerre. Les Émirats contestaient l’utilisation de ces vols pour transporter des armes et expliquaient leur présence par l’aide humanitaire et par un hôpital construit sur place. Le rôle d’Amdjarass a ensuite évolué. Human Rights Watch estime que, depuis le milieu de 2024, Nyala, au Darfour, et le sud de la Libye ont pris davantage d’importance dans les circuits d’approvisionnement des RSF. Le Tchad n’a donc pas disparu de la carte. Il s’inscrit dans un réseau plus large et mouvant.
Le Tchad paie le prix fort de la guerre
La première facture est humaine. En avril 2026 déjà, le HCR et le Programme alimentaire mondial estimaient que le Tchad accueillait 1,3 million de réfugiés soudanais, dont plus de 900 000 arrivés depuis le début de la guerre. Près de 15 000 nouvelles arrivées avaient encore été enregistrées depuis janvier. Les deux agences faisaient alors face à un déficit de financement de 428 millions de dollars. Derrière ces chiffres, les populations ont besoin d’eau, de nourriture, de soins de santé, de logements et d’éducation. Les organisations humanitaires ne supportent pas seules cette pression. Elle pèse également sur les terres, les points d’eau, les infrastructures et les marchés de l’Est tchadien.
La pression démographique atteint des niveaux particulièrement élevés dans certaines zones. Selon FEWS NET, les réfugiés représentaient en mai 2026 63 % de la population du Wadi Hawar, 57 % à Kobé, 56 % à Assoungha, 32 % à Kimiti et 30 % à Dar Tama. La deuxième facture est économique. La fermeture de la frontière soudanaise, les difficultés de transport et l’arrivée massive de nouveaux consommateurs ont perturbé les marchés. En avril 2026, FEWS NET estimait que le prix du riz importé avait augmenté de 61 % par rapport à sa moyenne et celui de la farine de blé de 74 %. Dans plusieurs marchés de l’Est, les hausses dépassaient 100 %.
La guerre modifie aussi les routes commerciales. Lorsqu’une frontière devient dangereuse, les marchandises empruntent des itinéraires plus longs. Les transporteurs augmentent alors leurs coûts. Les commerçants peuvent parfois profiter d’une demande accrue, mais les ménages pauvres et les producteurs supportent une partie du choc.
Pourquoi N’Djamena s’implique-t-elle ?
La première réponse est géographique. Le Tchad ne peut pas choisir son voisin. Le Darfour se trouve immédiatement à l’Est. Si la guerre se poursuit, N’Djamena devra forcément composer avec les forces qui contrôlent cette région. L’histoire explique aussi cette prudence. Dans les années 2000, le Darfour servait déjà de base arrière à des mouvements rebelles tchadiens. De son côté, le Soudan d’Omar el-Béchir soutenait, selon les accusations de l’époque, des groupes hostiles au pouvoir tchadien. La frontière était alors devenue un espace de guerre par procuration.

Le Tchad cherche donc avant tout à empêcher le conflit soudanais de se transformer en menace directe contre son territoire. Cette volonté explique aussi pourquoi N’Djamena doit surveiller ses relations avec les différents acteurs de la crise. La deuxième réponse est géopolitique. Le conflit soudanais est devenu un terrain de compétition entre plusieurs puissances régionales. Les Émirats arabes unis sont accusés de soutenir les RSF, ce qu’ils démentent. L’Égypte entretient, elle, des relations étroites avec les autorités militaires soudanaises.
Dans cette partie d’échecs régionale, le Tchad occupe une position délicate. Il doit protéger sa frontière, accueillir des centaines de milliers de réfugiés et préserver ses relations avec plusieurs partenaires étrangers. Une analyse de l’Africa Center for Strategic Studies estime justement que l’implication croissante du Tchad dans le conflit soudanais augmente ses risques d’instabilité interne et l’expose davantage aux rivalités régionales.
Le retour de flamme comme par le passé
Le principal danger pour le Tchad est peut-être de perdre progressivement le contrôle des réseaux que la guerre a créés. Plus un conflit dure, plus les acteurs auront du mal à démanteler les circuits d’armes, d’argent, de combattants et de transport. Cette perspective prend d’autant plus d’importance que le pays prévoit d’ouvrir ses frontières aux ressortissants africains en 2027. L’enquête de l’ONU publiée en septembre 2026 donne une idée de cette complexité. Elle évoque un réseau reliant les Émirats, le Tchad, la Libye et la Somalie. Jusqu’à 2 000 contractuels colombiens auraient également participé au fonctionnement et à la maintenance de systèmes de drones et d’autres armes utilisées par les RSF.
Human Rights Watch avait déjà documenté des itinéraires passant par le Tchad. Selon l’organisation, certains combattants colombiens recrutés pour rejoindre les RSF sont passés par N’Djamena avant de rejoindre Nyala. Elle décrit également Amdjarass comme un point de transit important entre 2023 et 2024. La guerre trouve son origine au Soudan. Mais elle produit désormais des conséquences, des flux et des enjeux qui touchent directement le Tchad. C’est ce qui fait du conflit soudanais une affaire qui dépasse largement les frontières du Soudan.
Par Akimas GAKNONÉ GABDOULBÉ, à N’Djamena




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