Issa Tchiroma Bakary: «ce que je reproche à Biya»
Après des décennies de loyauté, l’ancien ministre des Transports, de la Communication et de l’Emploi rompt le silence. Dans une sortie médiatique, cinq jours après sa démission, Issa Tchiroma Bakary dit ce qu’il reproche au président Paul Biya et dresse un constat implacable de sa gouvernance.

Issa Tchiroma Bakary ne parle jamais pour ne rien dire. Et lorsqu’il rompt le silence, c’est pour livrer une parole dense, construite, et cette fois profondément amère. Dans une interview publiée le 30 juin 2025 sur Brut Afrique, l’ex-ministre qui a démissionné cinq jours plus tôt, jette un regard acéré sur la trajectoire du régime Biya qu’il a servi pendant plus de vingt ans. « Je me suis battu pour un idéal. Mais aujourd’hui, je suis désabusé », confesse-t-il d’emblée, comme pour justifier la franchise de ses propos. Dans cette analyse baptisée Issa Tchiroma Bakary : « Ce que je reproche à Biya », nous décryptons la sortie médiatique d’un homme politique controversé.
Une parole venue du cœur du système
Figure familière du paysage politique camerounais, Issa Tchiroma Bakary n’est ni un opposant de circonstance ni un novice en rupture de ban. Ministre trois fois, porte-parole du gouvernement, il a incarné la ligne dure et la fidélité absolue au régime Biya. C’est justement ce parcours qui donne tout son poids à sa récente prise de parole. Car lorsqu’un vétéran du pouvoir commence à parler de « syndrome de fin de règne », ce n’est plus une rumeur d’opposant, c’est le système lui-même qui s’interroge sur sa propre survie.
Ancien prisonnier politique, ministre à plusieurs reprises, fondateur du Front pour le salut national du Cameroun (FSNC), M. Tchiroma a été de toutes les joutes républicaines du Cameroun contemporain. Sa parole a longtemps été assimilée à celle du pouvoir. Mais aujourd’hui, il se détache sans rompre, reprochant au président Biya d’avoir trahi sa propre promesse de bâtir un État moderne. « Le président avait juré d’assainir la gouvernance, d’en finir avec les mauvaises pratiques. Mais elles ont prospéré. C’est une défaite morale. » Dans ses mots, aucune haine visiblement, mais une profonde déception. L’homme ne règle pas des comptes, il rend compte d’un échec.
Un président distant, selon Issa Tchiroma Bakary
La critique est frontale. M. Tchiroma dénonce d’abord l’absence prolongée du président à la tête de l’exécutif : « Pendant les 14 dernières années, le chef de l’État n’a pas organisé un seul conseil de ministres ». Une anomalie, selon lui, révélatrice d’un retrait volontaire du sommet de l’État. « Le président donne l’impression d’être distant… comme si le pouvoir ne lui procurait plus de plaisir », ajoute-t-il, avant de trancher : « Il est inaccessible. Il est invisible. » Ce vide du pouvoir n’est pas sans conséquences. L’ancien ministre cite l’exemple de quatre ministres décédés qui n’ont jamais été remplacés, preuve d’un abandon des responsabilités les plus élémentaires.
Le pouvoir confisqué par des clans
Mais au-delà du président, c’est l’architecture même du pouvoir qui est en cause. L’ancien ministre de Paul Biya évoque une « confiscation » de l’État par deux clans, chacun « appartenant à telle famille, à telle caste », se disputant les leviers en vue de l’après-Biya. Le gouvernement, selon lui, « a cessé d’être un instrument au service de la République » et serait désormais « au service de puissances occultes ». Une dérive dangereuse, où la logique d’intérêt général a laissé place à une bataille de positions et d’influence entre élites, pendant que la majorité de la population sombre dans la pauvreté et l’amertume.
Le parti au pouvoir au bord de la rupture
Dans son réquisitoire, le président du FSNC n’épargne pas le parti au pouvoir. Il déplore le sort réservé aux militants du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) : « Après 43 ans, ils sont réduits à l’indigence. Ils ne l’acceptent pas. » Il remet en question la légitimité de diriger « par procuration », et affirme que Paul Biya « n’a plus la force pour exercer ». Ce sont là des mots lourds, prononcés par l’un des plus anciens défenseurs du régime, qui traduisent une perte de confiance irréversible.
Vers une recomposition du champ politique ?
Cette déclaration marque-t-elle une simple manœuvre préélectorale ou un véritable tournant politique ? Les reproches d’Issa Tchiroma Bakary à Paul Biya trouveront-elles un écho favorable ? Certains analystes de la vie politique camerounaise y voient une stratégie d’anticipation pour se repositionner dans la perspective de la succession, d’autres retiennent la portée historique d’une telle prise de parole. À travers ce qu’il « reproche à Biya », Issa Tchiroma semble poser une question essentielle : qui, aujourd’hui, gouverne réellement le Cameroun ? Et jusqu’à quand ?
Dewa Aboubakar




Laisser un commentaire