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Commerce africain : quand l’informel brouille les chiffres des échanges

Au Cameroun, les importations informelles en provenance des six pays limitrophes ont atteint 265,7 milliards de FCFA en 2024, soit 34,88 % de plus que les flux officiellement enregistrés. En Afrique de l’Ouest, les échanges vivriers non recensés dépasseraient 10 milliards de dollars par an et représenteraient près de 40 % des produits alimentaires échangés dans la région. Ces deux réalités mettent en évidence les limites des dispositifs statistiques utilisés pour mesurer le commerce intra-africain. Alors que l’Organisation mondiale du commerce (OMC) estime que l’Afrique pèse moins de 3 % du commerce mondial de marchandises, une partie substantielle des transactions réalisées sur le continent échappe encore aux circuits classiques de collecte.

Cameroon-Economy Commerce africain : quand l’informel brouille les chiffres des échanges
Au Cameroun, les importations informelles en provenance des six pays limitrophes ont atteint 265,7 milliards de FCFA en 2024. ©AFP
Par Fabrice PORO, journaliste et analyste des politiques commerciales mondiales

Le commerce africain souffre peut-être d’un problème plus profond que la faiblesse de ses infrastructures, l’insuffisance de ses capacités productives ou les obstacles à l’intégration régionale : celui de la connaissance même de ses échanges. Une partie importante des marchandises qui circulent entre les pays du continent échappe aux circuits officiels de déclaration. Elles traversent les frontières, alimentent les marchés et génèrent des revenus, sans nécessairement apparaître dans les statistiques douanières. Cette situation entretient un décalage entre l’activité commerciale réelle et sa représentation statistique.

Les données disponibles au Cameroun et en Afrique de l’Ouest illustrent l’ampleur de cette difficulté. Dans ces deux espaces, les transactions non enregistrées concernent des volumes suffisamment importants pour modifier l’appréciation des relations commerciales entre les économies voisines. Elles révèlent aussi les limites d’une lecture du commerce africain fondée principalement sur les déclarations douanières.

Le Cameroun, révélateur du poids des échanges non enregistrés

Le rapport de l’Institut national de la statistique (INS) du Cameroun consacré au commerce transfrontalier informel en 2024, publié en août 2025, apporte un éclairage concret sur cette réalité. Les importations informelles du pays se sont établies à 265,7 milliards de FCFA, en progression de 5,6 % par rapport à 2023. Dans le sens inverse, les exportations non enregistrées ont atteint 214,98 milliards de FCFA, en hausse de 3,8 %. Il en ressort un déficit commercial informel de 50,7 milliards de FCFA, contre 44,58 milliards un an auparavant.

La comparaison avec le commerce officiellement déclaré révèle davantage l’ampleur du phénomène. En 2024, les importations formelles du Cameroun en provenance de ses six pays limitrophes — Nigeria, Tchad, République centrafricaine (RCA), Gabon, Congo et Guinée équatoriale — ont représenté 196,99 milliards de FCFA. Les flux informels provenant de ces mêmes destinations ont atteint 265,7 milliards. Autrement dit, les importations non enregistrées ont représenté 134,88 % du niveau des importations officielles, soit un montant supérieur de 34,88 %.

Du côté des exportations, les ventes informelles camerounaises vers ces six pays se sont élevées à 214,99 milliards de FCFA, contre 245,12 milliards pour les exportations formelles. Le commerce non enregistré équivaut ainsi à 87,71 % des ventes officiellement recensées vers ces marchés. Le cas du Nigeria est particulièrement révélateur. Avec les plus de 1 200 kilomètres de frontière partagés par les deux pays, qui sont pour la plupart poreuses, les exportations informelles camerounaises vers ce voisin, évaluées à 64,86 milliards de FCFA, représentent près de 2,8 fois les exportations formelles, estimées à 22,85 milliards.

Ces écarts montrent que les statistiques douanières classiques ne rendent compte que d’une partie de l’activité commerciale entre le Cameroun et ses voisins. Le phénomène est loin d’être marginal. Il concerne des flux de marchandises suffisamment importants pour modifier la lecture des relations économiques transfrontalières.

La répartition géographique des échanges confirme cette réalité. En 2024, la région de l’Extrême-Nord a concentré 49,4 % des importations informelles du Cameroun, soit 131,37 milliards de FCFA. Le Nord en représente 20,8 %, avec 55,36 milliards. Ces deux régions totalisent ainsi plus de 70 % des importations non enregistrées. Du côté des exportations, l’Extrême-Nord arrive également en tête avec 103,51 milliards de FCFA, soit 48,1 % du total. Le Sud-Ouest représente 23 % des ventes informelles, avec 49,42 milliards.

Pour mesurer ces flux, l’INS a dû réaliser une enquête spécifique dans les sept régions frontalières. Le dispositif repose sur des points de passage échantillonnés, des collectes trimestrielles de dix jours et des extrapolations temporelles et spatiales. Les résultats constituent donc des estimations des transactions informelles et non un recensement exhaustif de tous les échanges.

L’exercice reste confronté à plusieurs difficultés, notamment l’insécurité dans certaines zones, l’absence d’électricité et les contraintes rencontrées par les équipes de collecte pour renseigner les fiches de circulation des véhicules. Le recours à une enquête spécifique montre combien l’intégration de ces flux dans les systèmes ordinaires de collecte demeure complexe.

L’Afrique de l’Ouest, autre illustration du commerce invisible

Le phénomène ne se limite pas à l’Afrique centrale. En Afrique de l’Ouest, les échanges vivriers non recensés constituent également une composante majeure de l’activité commerciale régionale. Le rapport conjoint de l’OMC et de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), publié en octobre 2026 et nourri notamment par les travaux du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, estime que la valeur de ces flux dépasse 10 milliards de dollars par an. Ils représenteraient près de 40 % des produits alimentaires échangés dans la région.

Souvent informels, ces échanges portent notamment sur le maïs, le riz, les légumes et le bétail. Ils relient les zones de production excédentaires du Sahel aux marchés côtiers déficitaires et contribuent à l’approvisionnement des centres urbains. Les petits commerçants, en particulier les femmes, occupent une place centrale dans ces circuits de distribution. Pourtant, leur activité reste largement sous-représentée dans les données publiques.

L’importance de ces transactions s’explique aussi par le poids de l’économie alimentaire dans la région. Selon une étude d’Allen, Heinrigs et Heo publiée en 2018 et citée dans le rapport OMC-OCDE, cette économie représente environ deux tiers des emplois en Afrique de l’Ouest. Elle mobilise un vaste réseau d’acteurs, des producteurs aux transformateurs, en passant par les grossistes, les transporteurs et les détaillants. Dans le même temps, la demande alimentaire régionale pourrait atteindre 480 milliards de dollars d’ici 2030.

L’écart entre l’activité commerciale réelle et sa mesure statistique prend ainsi une dimension économique et sociale considérable. Les transactions non recensées ne concernent pas uniquement de petites opérations isolées. Elles participent à l’approvisionnement des populations, à la valorisation des productions agricoles et à la création de revenus pour des milliers d’acteurs économiques.

Une enquête menée auprès de plus de 3 200 commerçants dans 32 marchés de huit économies ouest-africaines, présentée dans le rapport OMC-OCDE, permet de mieux comprendre les raisons de cette faible visibilité. Les restrictions commerciales et fiscales sont citées par 42 % des répondants comme leur principale difficulté. Les procédures aux frontières et l’accès aux prêts arrivent à égalité, avec 40 % des réponses. L’insécurité concerne 38 % des commerçants interrogés, les insuffisances des infrastructures de transport 30 % et le manque d’informations sur les marchés 20 %.

Ces contraintes contribuent à compliquer le recours aux circuits officiels. Pour les petits opérateurs, la multiplicité des formalités, les prélèvements aux points de passage et les difficultés d’accès au financement peuvent rendre les transactions déclarées plus coûteuses et moins accessibles. L’informel apparaît alors non seulement comme un angle mort des statistiques, mais également comme une réponse aux contraintes opérationnelles qui pèsent sur le commerce régional.

Des statistiques officielles qui ne racontent qu’une partie des échanges

Les cas camerounais et ouest-africain soulèvent une question fondamentale : quelle est la véritable ampleur du commerce entre les pays africains lorsque les transactions non enregistrées ne sont pas intégralement prises en compte ? Cette insuffisance statistique invite à examiner avec précaution les données relatives à la participation du continent au commerce mondial. Dans son Rapport sur le commerce mondial 2026, l’OMC indique que l’Afrique représente moins de 3 % du commerce mondial de marchandises. Le rapport conjoint de l’OMC et de l’OCDE consacré à vingt années de coopération pour le développement du commerce évoque également une proportion d’environ 3 % pour les exportations mondiales de marchandises africaines. Le directeur général adjoint de l’OMC, Xiangchen Zhang, a par ailleurs rappelé, le 27 octobre à Genève, que le continent ne représentait qu’environ 3 % des exportations mondiales de marchandises et 2 % de celles de services.

Ces chiffres traduisent une insertion encore limitée de l’Afrique dans les échanges internationaux. Mais leur interprétation doit également tenir compte des limites des systèmes de collecte des données commerciales. Lorsque des marchandises échangées entre pays africains ne sont pas déclarées aux administrations compétentes, elles risquent de ne pas être intégralement prises en compte dans les statistiques nationales utilisées pour établir les agrégats commerciaux.

La part de moins de 3 % attribuée à l’Afrique pourrait donc ne pas restituer toute l’activité commerciale effective du continent. Il ne s’agit pas d’affirmer que les estimations de l’OMC sont erronées, ni de leur substituer des extrapolations à partir de quelques enquêtes nationales ou régionales. Les données disponibles montrent toutefois que les transactions non enregistrées constituent un angle mort susceptible de conduire à une sous-évaluation de certains flux commerciaux africains.

L’exemple camerounais est particulièrement significatif : les importations informelles en provenance des pays limitrophes dépassent les importations formelles provenant des mêmes destinations. En Afrique de l’Ouest, les échanges vivriers non recensés pèseraient plus de 10 milliards de dollars par an. Ces deux situations, observées dans des environnements économiques différents, mettent en évidence une même difficulté : une partie substantielle du commerce régional se déroule en dehors des mécanismes habituels de déclaration.

Il faut néanmoins distinguer les niveaux de mesure. Les données camerounaises portent sur les échanges informels avec six pays limitrophes, tandis que l’estimation ouest-africaine concerne les échanges vivriers de la région. Aucune de ces deux études ne permet, à elle seule, de recalculer la part de l’Afrique dans le commerce mondial. Elles démontrent en revanche que les données officielles ne suffisent pas toujours à rendre compte de l’intensité des relations commerciales entre pays voisins.

Des frontières coûteuses qui entretiennent l’informel

Au-delà du déficit statistique, les difficultés rencontrées par les commerçants contribuent à expliquer la persistance de ces circuits. En Afrique de l’Ouest, les barrages routiers, la diversité des réglementations commerciales et les restrictions aux échanges alourdissent les coûts des transactions. Selon une estimation de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), citée dans le rapport OMC-OCDE, l’harmonisation des règles commerciales pourrait réduire de 30 % les coûts du commerce au sein de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO).

Les corridors alimentaires souffrent également d’un manque d’investissements dans les routes, les infrastructures logistiques et les chaînes du froid. Ces insuffisances compliquent l’acheminement des produits agricoles, augmentent les pertes et renchérissent les opérations commerciales. À cela s’ajoute la faiblesse du financement. Un encadré du rapport consacré à l’Africa AgriTrade Coalition évalue à plus de 50 milliards de dollars le déficit de financement du commerce agricole africain. Les filières du cacao et de la noix de cajou en Afrique de l’Ouest figurent notamment parmi les secteurs concernés.

En 2024, l’aide au commerce destinée à l’agriculture en Afrique a atteint 4,7 milliards de dollars. Depuis 2006, l’initiative Aide pour le commerce a mobilisé 795 milliards de dollars, selon Pilar Garrido, directrice de la coopération pour le développement de l’OCDE. Les décaissements ont atteint 51 milliards de dollars en 2024, en hausse de 2 % sur un an. Cette dynamique pourrait toutefois s’inverser : si les tendances actuelles se maintiennent, l’aide bilatérale au commerce pourrait diminuer d’environ 22 % entre 2024 et 2026.

Cette perspective interroge la capacité des économies africaines à financer les infrastructures et les dispositifs nécessaires à la fluidification des échanges. L’intégration régionale ne dépend pas uniquement de la suppression des droits de douane. Elle suppose également des investissements dans les routes, l’énergie, les services logistiques, les systèmes d’information et les mécanismes de financement des opérateurs.

Corridors et intégration régionale : des gains encore à concrétiser

Le développement des corridors commerciaux constitue l’une des réponses mises en avant par le rapport OMC-OCDE. L’autoroute Abidjan-Lagos pourrait, selon les estimations présentées, générer jusqu’à 16 milliards de dollars d’impact économique. Ce projet illustre le potentiel des infrastructures régionales pour faciliter la circulation des marchandises entre les principaux pôles économiques d’Afrique de l’Ouest.

Les expériences menées dans d’autres régions du continent montrent également les gains possibles. Au poste-frontière de Kazungula, entre la Zambie et le Botswana, les délais de dédouanement sont passés d’un maximum de sept jours à 16 heures. David Beer, directeur général de TradeMark Africa, indique que les postes-frontières à guichet unique soutenus par son organisation ont permis de réduire de 70 % en moyenne les temps de passage. Il souligne cependant que les infrastructures doivent progresser parallèlement aux systèmes numériques, à l’harmonisation des normes et au dialogue entre les acteurs publics et privés.

Ces exemples montrent que la réduction des délais et des coûts de passage peut favoriser le recours aux circuits officiels. Mais les résultats dépendent de la cohérence entre les équipements physiques, les procédures administratives et les systèmes d’information des pays concernés.

La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) représente, dans cette perspective, un levier majeur. L’accord prévoit la libéralisation de 90 % des lignes tarifaires et pourrait accroître de 25 % les échanges intra-africains d’ici 2040, selon les projections citées dans le rapport. Cette perspective reste toutefois conditionnée à la capacité des États à négocier, appliquer et faire respecter les règles commerciales, mais aussi à leur aptitude à connaître précisément les marchandises qui circulent sur leurs marchés.

La multiplication des accords commerciaux ne suffira pas si les administrations ne disposent pas d’informations fiables sur les volumes échangés, la nature des produits, les opérateurs et les destinations. L’intégration institutionnelle doit donc s’accompagner d’une intégration des systèmes statistiques et douaniers.

 Améliorer la collecte des données pour mieux construire le marché africain

La première priorité consiste à renforcer les dispositifs statistiques aux frontières. Les enquêtes sur le commerce transfrontalier informel doivent devenir des instruments réguliers de mesure, avec des méthodes harmonisées entre les pays. Les instituts nationaux de statistique, les administrations douanières et les banques centrales pourraient ainsi rapprocher leurs données et améliorer la connaissance des flux commerciaux. L’objectif est de réduire les écarts entre les transactions réellement effectuées et celles qui apparaissent dans les statistiques nationales.

La deuxième priorité concerne la formalisation progressive des petits opérateurs. Le renforcement des contrôles ne peut constituer l’unique réponse. Les États doivent simplifier les procédures de déclaration, réduire les coûts administratifs et mettre en place des mécanismes adaptés aux transactions de proximité. Des marchés frontaliers structurés, des régimes simplifiés de déclaration et des dispositifs de paiement accessibles pourraient favoriser l’intégration progressive de ces commerçants dans les circuits officiels, sans compromettre leur activité.

La numérisation constitue également un levier important. L’interconnexion des systèmes douaniers, la dématérialisation des documents commerciaux et le développement de plateformes régionales d’information permettraient d’améliorer la traçabilité des marchandises et de réduire les écarts entre les données des pays partenaires. La disponibilité d’informations fiables sur les prix, les volumes, les débouchés et les conditions d’accès aux marchés pourrait, en outre, faciliter les décisions des opérateurs.

Enfin, les politiques d’intégration doivent s’accompagner d’investissements dans les infrastructures, de la sécurisation des corridors et du développement des capacités productives. Le financement du commerce agricole, l’accès au crédit pour les petites entreprises et la modernisation des chaînes logistiques sont autant de conditions nécessaires pour rendre les échanges formels suffisamment simples, rapides et compétitifs.

Au fond, le débat sur le commerce africain ne peut se limiter à la faiblesse des volumes officiellement enregistrés. Il doit aussi porter sur la capacité des institutions à mesurer l’ensemble des transactions qui alimentent les économies du continent. Le Cameroun, avec 265,7 milliards de FCFA d’importations informelles en 2024, et l’Afrique de l’Ouest, avec plus de 10 milliards de dollars d’échanges vivriers non recensés par an, illustrent les limites d’une lecture exclusivement douanière du commerce régional.

L’Afrique pourrait ainsi peser davantage dans les échanges commerciaux qu’elle ne le laisse apparaître à travers les statistiques disponibles. Mais tant que les flux informels resteront insuffisamment recensés, le continent continuera de mesurer imparfaitement sa propre activité économique. Le défi n’est donc pas seulement de développer le commerce intra-africain, mais aussi de se donner les moyens de le connaître, de le quantifier et de l’intégrer dans les politiques économiques.

Par Fabrice PORO, journaliste et analyste des politiques commerciales mondiales

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