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Le conflit au Yémen fragilise le commerce au Djibouti

Les tensions militaires au Yémen font peser des incertitudes sur la navigation dans le détroit de Bab el-Mandeb. Pour Djibouti, dont l’économie dépend largement des activités portuaires et du transit des marchandises vers l’Éthiopie, une perturbation durable du trafic maritime pourrait compromettre une partie des recettes et des investissements logistiques.

Djibouti-Yemen Le conflit au Yémen fragilise le commerce au Djibouti
Un membre du personnel du HCR visite un site à Obock, à Djibouti, accueillant des familles de réfugiés yéménites. © HCR

À quelques kilomètres des côtes djiboutiennes, le détroit de Bab el-Mandeb concentre une partie des inquiétudes liées à la sécurité du commerce maritime international. Ce passage relie le golfe d’Aden à la mer Rouge et ouvre la voie vers le canal de Suez. Sa position en fait un point de transit important pour les marchandises qui circulent entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique. Les tensions militaires au Yémen viennent compliquer la navigation dans cette zone. Depuis la reprise des hostilités entre les forces gouvernementales yéménites et les combattants d’Ansar Allah, communément appelés houthistes, les armateurs doivent composer avec une menace qui pèse sur leurs navires. Certains préfèrent éviter la mer Rouge et contourner le continent africain par le cap de Bonne-Espérance.

Ce choix n’est pas sans conséquences économiques. Le détour allonge les distances, mobilise davantage de navires et augmente les dépenses de carburant, d’assurance et d’exploitation. Une analyse de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), publiée en 2024, estimait que le contournement du cap de Bonne-Espérance ajoutait environ 8 500 milles nautiques à un aller-retour entre l’Asie et l’Europe, soit près de dix jours supplémentaires de navigation. Pour Djibouti, cette évolution touche directement le cœur de son activité économique. Le pays a fait de sa position géographique un instrument de développement.

Les ports, un pilier des recettes publiques

L’importance de cette activité dépasse largement le secteur du transport. Le port de Djibouti contribue entre 20 et 25 % des recettes de l’État et soutient environ 6 500 emplois directs, selon le rapport 2024 de la Banque mondiale consacré aux partenariats public-privé dans le domaine des infrastructures. Cette place explique les inquiétudes que suscite toute perturbation durable de la navigation en mer Rouge. Une baisse du trafic, une diminution des opérations de transbordement ou une réorientation des routes commerciales pourraient peser sur les revenus des activités portuaires. Les opérateurs logistiques, les transporteurs, les prestataires de services et les entreprises installées dans les zones économiques du pays seraient également concernés.

Les chiffres du commerce portuaire montrent l’ampleur des enjeux. Djibouti ne dessert pas seulement son marché intérieur. Il constitue surtout une porte d’entrée maritime pour son voisin éthiopien, pays enclavé qui dépend largement de ses installations pour ses échanges avec l’extérieur.

Selon l’Agence de presse éthiopienne, plus de 90 % du commerce extérieur de l’Éthiopie transite par les ports djiboutiens. Cette dépendance s’est encore illustrée durant l’exercice budgétaire éthiopien 2025-2026. Les installations maritimes de Djibouti ont traité 17,57 millions de tonnes de marchandises destinées aux importations et aux exportations éthiopiennes, soit 96,71 % du volume total concerné, selon les données présentées par le ministère éthiopien des Transports et de la Logistique.

Ce corridor relie les ports à Addis-Abeba par la route et le chemin de fer. Il assure l’acheminement de produits pétroliers, de biens de consommation, de matières premières et d’équipements industriels. Une perturbation de la chaîne maritime pourrait donc dépasser les frontières djiboutiennes et compliquer l’approvisionnement de l’une des principales économies de la Corne de l’Afrique.

Les armateurs entre prudence et surcoûts

Face aux inquiétudes des compagnies maritimes, Abdoulkader Kamil Mohamed tient à relativiser la situation. Le Premier ministre affirme que la circulation des navires se poursuit dans le détroit. « Certaines compagnies maritimes ont peur. Pourtant, celles qui ont essayé de passer ont réussi. Beaucoup de navires passent », explique-t-il. Il reconnaît toutefois que plusieurs armateurs préfèrent contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance. Cette décision traduit une prudence commerciale face aux risques d’attaques et aux incertitudes sur la sécurité des navires. Elle peut aussi modifier les circuits habituels du commerce maritime et déplacer une partie des flux vers d’autres routes.

Pour Djibouti, l’enjeu consiste donc à maintenir la confiance des opérateurs. Le pays ne veut pas voir les tensions militaires détourner durablement les compagnies de cette voie maritime. Le chef du gouvernement assure qu’aucune restriction ne concerne les navires qui souhaitent emprunter le passage. Il précise également que les bâtiments saoudiens ne font l’objet d’aucun traitement particulier dans les eaux djiboutiennes, malgré l’embargo annoncé par les houthistes. « Nous les considérons comme des bateaux normaux, pour lesquels le passage est libre », insiste-t-il. Cette position traduit la volonté des autorités de préserver les échanges commerciaux sans s’immiscer dans les rivalités régionales.

La sécurité maritime comme impératif économique

Pour défendre cette position, Djibouti mise sur ses propres capacités de surveillance maritime. Les garde-côtes et la marine nationale sont déployés le long de ses frontières maritimes. Le gouvernement affirme avoir mobilisé les moyens nécessaires pour sécuriser la zone. Le dispositif repose également sur la coopération militaire avec la France. « N’oubliez pas non plus que nous avons aussi un accord de défense avec la France », rappelle Abdoulkader Kamil Mohamed. Il précise que les forces françaises pourraient intervenir en appui si les capacités djiboutiennes venaient à être dépassées. Pour le moment, assure-t-il, les autorités font face à la situation sans difficulté particulière.

Cette sécurisation représente un enjeu économique autant que militaire. La stabilité du trafic maritime conditionne le fonctionnement des infrastructures portuaires, la continuité des échanges avec l’Éthiopie et les perspectives d’investissement dans les activités logistiques. Le chef du gouvernement refuse, par ailleurs, de considérer le détroit comme une zone contrôlée exclusivement par les combattants yéménites. « Nous n’accepterons jamais que ce détroit soit confisqué ou monnayé », affirme-t-il. Son pays entend maintenir Bab el-Mandeb comme une voie de circulation internationale accessible à tous les navires.

Cette ligne diplomatique repose sur le refus de prendre parti dans les tensions entre les puissances régionales et internationales. Djibouti ne souhaite pas se retrouver entraîné dans les différends entre Washington et Téhéran, alors que les tensions autour du détroit d’Ormuz alimentent également les préoccupations sur le commerce mondial.

Par MAHAMAT Ben ABDEL

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