Au Nigeria, le kidnapping alimente une économie parallèle
Malgré l’interdiction légale du paiement des rançons, les enlèvements continuent d’alimenter de financer des groupes armés, réseaux locaux et intermédiaires dans un pays fragilisé par la pauvreté et l’insécurité. En tout cas, au Nigeria, le kidnapping s’impose comme une véritable économie parallèle.

La visite d’un haut responsable du Trésor américain, Jonathan Burke, au Nigeria du 23 au 24 février 2026 visait officiellement à renforcer la coopération contre le financement du terrorisme. Mais elle intervient alors que ressurgissent des accusations de versements de rançon à Boko Haram, révélant l’existence d’un système économique parallèle solidement enraciné.
Des ravisseurs ont enlevé près de 300 élèves et membres du personnel du pensionnat St Mary’s, dans l’État du Niger, en novembre 2025. Deux semaines plus tard, ils ont retrouvé la liberté après des négociations attribuées, selon plusieurs sources, au conseiller à la sécurité nationale Nuhu Ribadu.
Le gouvernement nie avoir versé une rançon. Pourtant, plusieurs sources sécuritaires affirment que l’on a acheminé entre 40 millions et 2 milliards de nairas jusqu’à Gwoza, bastion insurgé proche de la frontière camerounaise. Dans le cadre de l’accord, les autorités ont également libéré deux commandants.
Une industrie qui défie la loi
Depuis 2022, la loi punit le paiement de rançon de quinze ans de prison. Sur le terrain, cette mesure peine à freiner les transactions : les familles continuent de payer pour sauver leurs proches, tandis que les autorités luttent pour endiguer le phénomène.
Le cabinet SBM Intelligence décrit le kidnapping comme une « industrie structurée et lucrative », qui aurait généré environ 1,66 million de dollars entre juillet 2024 et juin 2025. Entre janvier et juillet 2024, les ravisseurs ont enlevé au moins 3 277 personnes. De son côté, Armed Conflict Location & Event Data recense 828 enlèvements au cours de la dernière année documentée. Le Nigeria dépasse ainsi le Mexique et la Colombie réunis, seuls le Cameroun et le Myanmar affichant des niveaux supérieurs.
Les groupes armés et bandes criminelles exploitent la pauvreté massive — plus de la moitié des Nigérians vivent sous le seuil de pauvreté — transformant l’enlèvement en activité à rendement rapide. Les rançons circulent selon une répartition précise entre chefs, commanditaires, négociateurs, assaillants et soutiens logistiques, renforçant la professionnalisation du rapt.
Des précédents illustrent cette logique. En décembre 2020, dans l’État de Katsina, les ravisseurs ont reçu 30 millions de nairas pour libérer 340 écoliers enlevés à Kankara, paiement confirmé à l’époque par un chef bandit.
Déni officiel, réalité locale
Les autorités maintiennent leur ligne : elles n’auraient versé aucune rançon. Mais dans l’État de Zamfara, des analystes jugent « impossible » que certaines libérations aient lieu sans compensation financière. À Minna, un habitant raconte avoir dû solliciter l’aide de membres des forces de l’ordre pour remettre 4 000 dollars aux ravisseurs de son frère, tandis que d’autres familles organisent des collectes en ligne pour réunir les montants exigés.
Au-delà du coût humain, les enlèvements fragilisent l’administration et les services publics. Dans la péninsule de Bakassi, certains responsables limitent leurs déplacements pour des raisons de sécurité, perturbant la continuité des services essentiels.
Le Nigeria fait ainsi face à une économie criminelle profondément ancrée. Tant que le paiement de rançon restera un moyen efficace d’obtenir des libérations, les groupes armés continueront d’investir ce marché rentable, rendant la lutte contre les enlèvements autant économique que sécuritaire.
Par Aisha UMAR, à Kano




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